C’était la question principale de notre premier café discussion de ce semestre. Nous avons discuté de ce que la séduction implique dans nos relations, de ce qui est acceptable ou non lorsque l’on souhaite entrer en contact avec l’autre, ainsi que des changements (améliorations ou désagréments) que les luttes féministes, LGBTIQ+ et contre les inégalités ont permis.

Laissez nous vous remettre en contexte :

Vous êtes dans la rue, sous une pluie battante, et votre regard croise celui de l’être merveilleux que vous attendiez depuis toujours. Vous décidez de prendre votre courage à deux mains et d’approcher de la personne pour l’aborder. Voici les phrases d’approche qui vous passent par la tête:

  • Bonjour, vous avez vraiment un corps magnifique, il fallait que je vous aborde.
  • Bonjour, nos regards se sont croisés et j’ai senti que vous vouliez me parler. Alors me voilà
  • Bonjour, sacrée pluie! Vous avez encore beaucoup de chemin à faire?
  • Vous demandez votre chemin ou l’heure à la personne dans l’espoir de faire dévier la conversation sur un autre sujet.

Les avis plutôt tranchés sur le départ, ont fini par converger vers une opinion plus nuancée, et peut-être partagée par la majorité d’entre nous. Je vous laisse lire la suite pour en savoir plus.

POUR OU CONTRE LA DRAGUE DE RUE ?

Deux principales opinions se sont d’abord opposées. Certain(e)s d’entre nous ont défendu le fait qu’aborder dans la rue pour bien des raisons (demander un chemin, rire d’une situation inattendue, demander de prendre des photos) est totalement acceptables, et que par conséquent, il n’y a pas de raison que cela ne le soit pas dans le cas ou l’on souhaiterait connaître et séduire une personne. Pour elleux, les interactions dans les lieux publiques sont un droit et sont indispensables dans une communauté saine. Les interdire rendraient notre quotidien “assez triste” ou encore “moins naturel”.

Une partie d’entre nous s’est alors opposée à cette opinion. Pour elleux, dans bien des cas de dragues de rue, une relation inégale s’instaure entre cellui qui génère de l'inconfort et l'autre, à qui l'on fait perdre son temps sans son consentement. En dehors des cas où l’interaction est délibérément imposée, bien souvent la possibilité de refuser l’interaction n’est pas proposée à la personne abordée. En effet la séduction a pour objectif de “convaincre” l’autre que nous pourrions être un(e) partenaire idéal(e). Ainsi nous partons forcément d’une situation où l’autre n’a pas pu consentir à cette interaction, elle lui est donc imposée.

MAIS ALORS… QUI A RAISON ?

Le débat a fait ressortir certains points importants que nous aimerions vous exposer ici.

Tout d’abord il nous semblait utile de souligner que tous les lieux publics ne sont pas favorables à la séduction. Nous étions majoritairement d’accord pour dire que la drague est bien mieux acceptée dans un lieu de détente et de loisirs, comme les bars, les centres sportifs ou les festivals culturels par exemple. La rue est un lieu inévitable de passage et les gens qui s’y déplacent n’ont pas obligatoirement du temps ou l’envie de créer du lien. On a ainsi plus de chances de déranger une personne dans la rue.

Nous avons aussi remarqué plusieurs choses intéressantes. En Europe l’immense majorité des dragueur(euse)s de rue sont des hommes. A l’inverse peu de femmes font confiance à la personne qui les aborde dans la rue lorsque c’est un homme, et beaucoup disent être dans le rejet immédiat. Ces femmes justifient leur attitude en expliquant que la drague de rue par les hommes est continuelle et souvent peu respectueuse.

A cela certain(e)s ont défendu l’idée les hommes “respectueux” draguant dans la rue et les femmes aimant être abordées sont les premier(e)s pénalisé(e)s par la faute des personnes irrespectueuses.  D’après elleux, il est dommage que tout le monde pâtissent de la bêtise d’un “petit nombre”.

APRÈS #METOO ON NE PEUT PLUS DRAGUER!

On l’a souvent entendu. Certains hommes disent hésiter à monter dans un ascenseur avec une femme, dans le doute que cette dernière porte plainte contre lui, pour un regard, ou un geste mal interprété. Certains hommes se plaignent d’une atmosphère dénonciatrice, surtout avec l’utilisation massive des réseaux sociaux. Cependant, ce qui se produit aujourd’hui nous semble inévitable, et pour cause : si les femmes doivent passer par la dénonciation publique, c’est bien parce qu’à ce jour aucun système légal, ou médical n’est réellement à leur écoute. Cette situation est transitoire, elle va permettre de créer le cadre de protection nécessaire, jusqu’alors négligé, voire culpabilisant pour les victimes elles-même. La loi ne suffit pas, la perception du public de ces crimes et importante, elle en influence l’application.

“Des personnes sont dénoncées à tort, le féminisme à des pratiques éthiquement questionnables”

Il est vrai qu’il a pu y avoir des erreurs judiciaires ou bien des dénonciations à tort, dans l’évolution actuelle des normes sociales grâce aux luttes féministes. C’est inacceptable, tout autant qu’il est inacceptable de laisser les victimes de violences sexuelles sans protection et sans justice. Les personnes qui choisissent de détruire la vie publique d’une autre pour des raisons personnelles sont inexcusables, et doivent comparaître en justice. Mais ce n’est en rien ce que cherchent à favoriser les luttes féministes lorsqu’elles permettent aux opprimées de faire entendre leur voix pour la première fois. Les luttes féministes ne promeuvent pas la dénonciation, elles brisent un système qui bâillonne les femmes. Ces méthodes n’auront plus lieu d'être lorsque les femmes auront des moyens d'être entendues, soutenues et défendues. Personne ici ne défend la diffamation, nous défendons le droit à la parole.

Lorsque l’on remet en perspective ces centaines d’années de violences, agressions et négligence, on s’attriste même que cela ne soit pas arrivé plus tôt. Tout changement s’accompagne d’obstacles, de complications, de questions jusqu’alors jamais posées. Il ne faut cependant pas cesser d’avancer lorsque nous rencontrons des difficultés, il faut construire ensemble les solutions.

“Si toutes les personnes qui avaient passé du temps à ralentir le mouvement s’étaient donné la main pour l’améliorer, aujourd’hui personne ne se questionnerait plus avant de monter dans un ascenseur avec un(e) individu(e) du sexe opposé.”